La peau

Textes de Michel Houellebecq & Dessins de Sarah Wiame
Ouvrage tiré à 500 exemplaires numérotés, 1995
Avant-propos

Tout d'abord, je souhaite expliciter mon choix quant à la constitution et l'élaboration de ce dossier. Il m'a paru important de ne choisir qu'une seule voie, et de délimiter l'espace de mes recherches, face à un thème offrant multitude d'axes de réflexion. D'une part afin d'éviter le côté "inventaire", mais surtout pour m'intéresser à un sujet particulier. L'origine de cette enquête repose sur une œuvre d'art, mêlant poésie et peinture, intitulée LA PEAU.
Au mois de mai dernier, j'ai fait la connaissance de Sarah WIAME, artiste-peintre, lors d'une exposition à l'UDAC, galerie d'art située dans le vingtième arrondissement de Paris. Au cours de notre discussion, elle m'apprit qu'elle venait d'achever une création, réalisée en collaboration avec Michel HOUELLEBECQ, écrivain-poète.
"Quel hasard, me dit-elle, nous l'avons justement baptisée LA PEAU..." Heureux concours de circonstances, car cette rencontre constitua le point de départ de ma démarche. Je décidai de faire le récit, ou plutôt d'écrire la genèse de cette œuvre d'art, comme si j'étais le témoin, à posteriori, de la création à l'oeuvre.

L'histoire de LA PEAU, c'est avant tout l'histoire d'une rencontre. Celle de Michel HOUELLEBECQ et de Sarah WIAME, un écrivain et une artiste-peintre. C'est à l'occasion d'un festival, se déroulant en Sologne, que leur collaboration a débutée. Ayant pris à cœur mon projet, Sarah n'hésita pas à me mettre en contact avec Michel. Je lui rendis visite le lendemain même, un dimanche. Un entretien téléphonique m'avait permis de lui préciser mon dessein. Il accueillit l'idée avec perplexité, mais curiosité...

PREMIER ENTRETIEN: Michel HOUELLEBECQ.

"Ce n'est pas mon idée au départ, ni celle de Sarah d'ailleurs. C'est de l'initiative de personnes qui organisent un festival de poésie et de peinture mélangées... L'idée est de faire ce qu'ils appellent des Sourates: ça consiste à demander à un poète et à un peintre de travailler ensemble, le poète écrit ses textes de manière manuscrite, le peintre travaille plastiquement autour de ces textes..."
- "Le texte précède le visuel dans ce travail, non?" , demandai-je
- "Et bien, à vrai dire, pas vraiment. Mais laissez-moi vous expliquer(... )"
Il me fait alors le récit de sa première rencontre avec Sarah. Il faut tout de même préciser que cette œuvre est le fruit d'une rencontre "organisée". Ce sont en effet les initiateurs du festival, Henri et Juliette DARLE qui les ont rassemblés.
- "Je ne connaissais pas du tout Sarah... ni son travail d'ailleurs. Je suis allé dans son atelier, sans idée à priori, et je cherchais quelque chose qui paraissait correspondre avec ce que j'avais écrit. Et je suis "tombé" sur ça(cf. visuel n° l)... Ce visage semblant surgir d'un magma pictural, se dessinant peu à peu, m'a tout de suite plu (... )"
Cette gravure incarnait le début de quelque chose. Michel l'emporta chez lui, l'accrocha sur son mur, et attendit que se manifeste un choix de textes, en rapport avec ce visage.
"En fait, j'ai choisi des textes déjà écrits, préexistants mais inédits. Cette partie a été très longue (... )"
Je comprends mieux à présent le cheminement de la création. Les mots n'ont pas réellement précédé le visuel, tout existait déjà...

DEUXIEME ENTRETIEN: Sarah WIAME.

Elle me donna rendez-vous la semaine suivante dans son atelier, rue de Bagnolet. Un lieu très chaleureux, baigné de lumière. Au mur sont accrochées ses œuvres, MASQUES ET VISAGES, exposées quelques jours auparavant à l'UDAC (cf. visuel n° 2). Une grande table, recouverte de papiers de toute sorte, et autres matières...
- "J'ai dit oui spontanément aux organisateurs de ce festival, car l'idée me plaisait. Je ne connaissais pas du tout Michel, mais je ne doutais pas de sa qualité poétique: il avait eu une récompense littéraire l'année précédente... Le risque était que mon travail ne lui plaise pas. La gravure qu'il a choisie était un travail récene, réalisé, à la pointe sèche. Ca tombait bien, car du point de vue plastique, j'avais envie de faire quelque chose en noir et blanc, en rapport à l'écriture qui est une empreinte noire sur un support blanc"
Première évidence : tous deux avaient une vision en noir et blanc de leur collaboration. Sarah ne connaissait pourtant pas encore les écrits de Michel. Elle venait d'achever un travail avec Jamel Eddine BENCHEIKH, autre homme de lettres, lequel selon ses propres mots a une écriture très riche, colorée, orientale, "un peu comme du diamant".
- "Michel m'a donc fait parvenir ses textes... Je me trouvai tout à coup confrontée à des mots brutaux, abrupts, liés à la vie quotidienne. Ca m'a un peu choqué... C'est en me mettant à travailler que j'y ai découvert une beauté. Et puis il y a des mots qui me sont apparus plus vite que d'autres: le sang, la peau, bouleau, lézard... Des mots qui pour moi, plasticienne, étaient le plus, symbolique d'une matière. Cet aspect écorché de son écriture correspondait à la pointe sèche de mes gravures. Ce côté griffé me touchait, il fallait que ce soit ça (... )"
Une autre évidence, du point de vue de la plasticienne cette fois.

PREMIER ENTRETIEN: quand l'écrivain intervient dans le travail du peintre...

- "J'ai ensuite recopié ces poèmes de façon manuscrite, et j'y ai joint un schéma indiquant les endroits où je désirais les voir apparaître sur la toile. C'était quelque chose de nouveau pour moi: je consacre d'ordinaire beaucoup d'efforts à l'organisation de mes textes dans les livres, mais c'est toujours un ordre linéaire. Alors que là, j'ai dessiné une figure géométrique, le double losange, lequel permettait plusieurs ordres de lecture. Il y a donc sept textes (nous avions décidé de ce chiffre), et tout tourne autour d'un texte central."

ELLE TREMBLAIT EN FACE DE MOI, ET J'AVAIS L'IMPRESSION QUE LE MONDE ENTIER TREMBLAIT.
(FICTION EMOTIONNELLLE, UNE FOIS DE PLUS)

DEUXIEME ENTRETIEN: la création à l'oeuvre...

- "J'ai gardé précisément la disposition suggérée par Michel. Et j'ai commencé à déchirer, coller, agencer ces poèmes, en tenant compte de leur longueur. Je voulais jouer graphiquement sur son écriture noire, griffue, pas toujours très lisible. Comme une liaison graphique entre lui et moi. Tout tournait pour moi autour du texte central "Elle tremblait..." Et là, j'ai eu envie de mettre le visage qu'il avait choisi, point de départ de notre travail. Le début, pour moi, venait au centre. J'ai déchiré ce portrait, et avec cet aspect de matière - apparition/disparition - il y avait l'idée de tremblement liée au texte(...)"
Elle me dit que l'idée de peau lui est apparue évidente. Elle qualifie à plusieurs reprises les poèmes de Michel d' "organiques". Même si Sarah a agi de façon intuitive, son travail sur la matière n'est aucunement dénué de cohérence: les mots ont en quelque sorte "attiré" la matière. Comme par exemple le papier de reliure que Sarah a utilisé pour rappeler une peau de lézard, ou encore le papier de soie rose orangé évocateur de la couleur de la peau humaine.
- "( ... )Là par exemple, j'ai collé le papier de reliure à l'envers, puis je l'ai arraché (cf. visuel n° 3): on voit apparaître comme des écailles disséminées. J'ai enlevé la "peau" du papier. J'ai joué sur ce sens de peau, je suis plus entrée dans la matière."
Puis elle m'énumère tous les matériaux et outils dont elle a fait usage: papier Vélin d'Arche, Canson, papier de soie, feuille d'argent, sérigraphie, gravures déchirées, aquarelle, pointe sèche, eaux fortes... Sarah insiste sur sa façon de travailler: l'aspect coller/arracher pour rendre visible le côté écorché de l'écriture.

PREMIER ET DEUXIEME ENTRETIEN: le poète dans l'atelier du peintre.
L'intervention physique de l'écrivain sur la toile: l'empreinte de l'écriture.

MICHEL: "C'était la partie la plus intéressante pour moi... Tout à fait nouvelle. J'essayais de repérer les mouvements de ligne dans le dessin, afin de créer à mon tour, à travers mon écriture, de nouveaux mouvements (... )"
SARAH: "Michel est réellement entré dans la peau d'un peintre. Il est venu dans l'atelier de l'artiste, et a participé à la création plastique. Il m'a demandé des conseils au sujet du choix de l'outil, mais il est resté seul pour travailler."
MICHEL: "J'ai essayé de suivre le rythme du dessin. Habituellement, l'organisation de mes textes dépend d'un support spécifique, le livre. C'est donc un agencement linéaire, une page puis l'autre. Là, c'était un travail de construction plastique: intégrer l'écrit au visuel (... )"
SARAH: "Les textes inscrits Sur la toile ont crée une nouvelle situation. J'ai continué à travailler de façon à incorporer encore plus fortement l'écrit dans l'œuvre peinte."
"Il S'agissait d'arriver à une fusion maximale de l'écrit et du visuel", me diront-ils tous les deux.

A la lecture des poèmes de Michel HOUELLEBECQ, on ressent spontanément l'aspect organique dont parlait Sarah WIAME. Confrontée à des mots très brutaux, de la vie quotidienne, je me suis sentie quelque peu désorientée. Lors de notre rencontre, je l'ai interrogé sur ses motivations quant au choix de ces sept textes.
- "C'est ce qui est le plus en rapport avec la peau", me dit-il.J'ai toujours été frappé par les moments où une forme humaine semble se manifester à travers des éléments de matière inanimée, comme par exemple des silhouettes qui se devinent dans un rocher. Cette gravure de Sarah (Apparition) me procure cette sensation: ce visage surgit à travers une matière. Le premier texte auquel j'ai pensé était "la peau est un objet limite..." Il m'est apparu comme une évidence."
Le mot évidence revient à nouveau, du point de vue de l'écrivain cette fois.
- "La peau est un thème qui m'est cher depuis longtemps. C'est pour moi l'organe le plus important. Il existe des choses que je n'ai jamais réussi à élucider clairement, ou même à exprimer, qui passent par ma peau. L'angoisse, par exemple se manifeste pour moi dans la peau: c'est un sentiment de douleur, une sensation de chaleur. La peau est un lieu où il se passe des choses extrêmement fortes."

Essai d'explication de texte...

- "Qu'entendez-vous par cette Phrase: la peau est un objet limite?" -, Longue réflexion, quelques hésitations.
-..."Disons que tout organe peut être vu, comme pour moi la peau de manière brute et fondamentale. La peau est quelque chose de plus liée à notre être même, à notre manière de percevoir le monde. Et puis, la peau est la dernière chose que nous puissions considérer comme un objet. En deçà, il y a le sujet, quelque chose que nous n'avons jamais atteint. La peau est une espèce d'objet, à la limite, entre le monde et le sujet."
- "En fait, vous percevez et ressentez le monde à travers votre peau?"
- "Oui... Les sentiments et les sensations "passent" par ma peau. Ils s'incarnent tout de suite, je ne suis pas à même de distinguer un sentiment d'une sensation. La sensation, c'est la peau. C'est une compagne de chaque instant."
Je pense alors à la conception que développe Didier ANZIEU: il établit un parallèle entre les fonctions de la peau et les fonctions du Moi, l'organique et le psychique (LE MOI-PEAU, édition Dunod, 1985). Il s'appuie pour cela sur le mythe Grec de Marsyas, lequel fut écorché vivant par Apollon, à la suite d'un concours. "on petit dire que la peau arrachée au corps, si son intégrité est conservée, figure l'enveloppe protectrice qu'il faut fantasmatiquement prendre à l'autre pour l'avoir à soi, pour renforcer la sienne propre", écrit D.ANZIEU.
Développant sa pensée plus avant, Michel dira lui-même:- "Je vois ma peau comme un organe presque unique d'un rapport au monde, comme MOI en fait(...)"
La peau comme un réel organe de perception du monde, mais aussi comme moyen de communication: Michel ressent sa peau non pas comme frontière, mais au contraire comme objet de relations aux autres. Le toucher a pour lui une fonction "magique", une sensation tactile peut avoir un effet brutal et stupéfiant. Comme le dit Lionel TAYLOR, psychanaliste,"le toucher est le sens le plus important de notre corps. Il nous donne la no-tion de profondeur, d'épaisseur, des formes. C'est par notre peau, grâce au toucher que nous ressentons, aimons, détestons.(dans LA PEAU ET LE TOUCHER de Ashley MONTAGU, ed.le Seuil, 1979.)
Je lui demande de commenter cette phrase d'Antonin ARTAUD, tirée de l'œuvre LE THEATRE ET SON DOUBLE: "C'est par la peau que l'on fera entrer la métaphysique dans les esprits", citation adaptée au discours de Michel me semble-t-il.
- "J'imagine que l'on veut dire la même chose... Je crois beaucoup au contact avec autrui comme expérience métaphysique, si on prend métaphysique dans le sens perception pure du monde. Une expérience de ce type serait quelque chose de non lié à une détermination, un mécanisme calculable. Par exemple, la peau en tant que signe extérieur social rentre dans un système mesurable. Il y a un autre sens plus métaphysique, qui procède plus par intuition directe. Quant à moi, je n'ambitionne pas vraiment de faire entrer la métaphysique dans les esprits! Lorsque j'écris, je propose une description..."
La démarche artistique du peintre est bien éloignée de la rationalité de l'écrivain. Le geste est intuitif, les œuvres de Sarah témoignent de cette sensualité. Elle puise l'inspiration dans le visage des gens. A travers ses gravures, huiles ou autres aquarelles apparaissent une bouche, des yeux, un nez. Peut-être moins pour esquisser un visage que pour nous ouvrir des voies vers un "au-delà" de la face. Expérience personnelle, mais aussi regard porté sur les autres.
- "Michel est quelqu'un de très organique. Je peux également vous parler de la peau, mais de façon bien différente! Ce sera à travers mon expression artistique, et non une expérience personnelle. Moi, ce qui me touche, c'est le visage des gens. Toute expression du visage m'intéresse, ce qu'il y a derrière le visage, en fait peut-être ce que cache la peau..."
Puis elle me parle à nouveau de leur création commune. Michel disait qu'il pouvait rester des heures devant cette toile, de façon méditative ou même contemplative. Sarah porte un autre regard, tourné vers l'avenir.
- "Je peux aussi observer très longtemps cette ~s ~, ri-ate. J'y trouve tellement de choses nouvelles... Pour moi, ce n'est pas achevé. En fait je continue à travailler autour de ce qui est déjà: j'isole des morceaux, j'envisage d'autres découpages... Je veux faire surgir des images nouvelles... On peut s'y promener. Michel disait l'autre jour: "Tiens, je vois un visage ici, et un autre là...", alors qu'au départ ils n'étaient pas visibles! Peut-être lui ai-je transmis mon virus du visage..."
L'œuvre n'est en effet pas terminée. L'histoire de la peau ne s'arrête pas là ... Le hasard, facteur inhérent à la création, entre une nouvelle fois en jeu. A travers l'objectif d'un appareil photo...
- "Une photographe est venue réaliser quelques clichés à l'atelier, en perspective de l'exposition. Il s'est produit une chose étrange ment au moment de la prise de vue... Sur cette photo."
Michel est en train d'apporter quelques éclaircissements quant à notre travail, sa main passe devant la toile. Mais le hasard de la photo (il existe sûrement une explication rationnelle à ce phénomène) provoque un effet "magique": on voit sa main passer derrière l'écriture, ses propres poèmes, alors que mon visage reste tout à fait net. Un léger mouvement lors de la prise de vue, et du coup, il entraîne l'écriture avec lui! Il "soulève" le texte comme on pourrait arracher une peau. Il y a bien sûr l'idée de la main du poète qui s'approprie l'œuvre, qui se trouve incarné dans le tableau. Et c'est comme si, symboliquement, il arrachait l'écriture de mon image(... )"

Sarah continue de travailler sur ce hasard. Elle a fait des photocopies et agrandissements de ce cliché, d'autres images ont surgi.. De plus, les mots qui apparaissent à l'issue de ce travail font partie du premier poème de Michel: "Où est la vie? Où est la mort?", l'idée d'un début, mais aussi d'une fin...J'ai toujours été fascinée par ce mystère qui entoure toute création. Au cours de ces entretiens, j'ai pris conscience que l'élaboration d'une œuvre d'art relève de l'irrationnel et de l'inexplicable. La genèse de LA PEAU peut se résumer à l'aide de deux mots: hasard et évidence. Hasard d'une rencontre, celle de deux artistes. Ou peut-être est-ce une évidence. Sarah dit qu'il n'existe pas de hasard, les événements qui se produisent doivent arriver. Les chemins de Sarah et Michel devaient inévitablement se croiser... Évidence dans la création: aucun discours superflu entre les deux créateurs. A plusieurs reprises, je relève la phrase "Il fallait que ce soit ça", fondement, me semble-t-il, de leur travail commun. Le parti-pris du Noir et Blanc, le choix de ces sept poèmes, la recherche plastique sur la matière... Tout relève d'une cohérence à l'allure "mystérieuse". Chaque élément, chaque forme dans le cheminement de cette création, apparaissent de manière évidente et naturelle. Jusqu'à son titre, LA PEAU, écrit par Michel à même la toile la veille de l'exposition.
- "L'histoire de LA PEAU n'est pas terminée", disait Sarah.
Grâce à cette enquête, j'en fais désormais partie. Et le hasard occupe une place prépondérante dans ma démarche: parmi multitude d'oeuvres, une seule avait pour nom LA PEAU... Et cet intérêt porté sur la manière dont elle s'est formée me permet à mon tour d'entrer dans son histoire. Un autre hasard, celui de la photographie, a fait surgir une nouvelle situation: l'idée d'un livre leur est apparue à tous deux grâce aux agrandissements de "la main du poète incarnée dans LA PEAU". Isoler des fragments, chaque strophe deviendrait une page d'un livre. Déconstruire pour reconstituer... Michel est venu vers Sarah et la peinture, elle reviendrait vers lui et l'écriture à travers la création d'un livre...

L'histoire continue...

Fermer cette fenêtre